Permaculture & agroforesterie

Cultiver avec le blaireau ?

Depuis deux nuits, notre potager est visité par un blaireau. Il a creusé des petits trous à quelques endroits et s’est surtout concentré sur la zone où j’avais planté des topinambours l’année dernière – il en restait quelques un dans le sol. Pour preuve, les petits bouts de tubercules qu’il a laissé sur place et une belle crotte dans un « bol » 🙂

La réaction, qui semble être la règle, devrait être la colère et la volonté de chasser – voir pire – ce vil malotru qui vient nous prélever nos récoltes. Je vous propose un autre son de cloche, à chaud, et l’avenir me dira si j’ai eu raison 😉

Un lieu de vie semi-sauvage

Une partie de notre clairière, côté grange

Nous vivons dans une grande clairière qui jouxte des bois et des prairies en friche. La zone est relativement sauvage, car, si ce n’est les troupeaux de vaches et de chevaux qui montent et descendent de l’estive deux fois par an, il y a peu d’activité découlant des humains. Les chasseurs viennent pendant la saison de chasse, on entend quelques randonneurs, mais de manière générale, nous sommes seuls. Enfin presque : nous cohabitons avec la faune locale.

Nous avons la chance d’observer de nombreux animaux autour de nous, et nous en devinons davantage encore la nuit avec les petits bruits émanant de la forêt. Nous nous sommes installés ici car, justement, ce lieu est préservé.

Donjon et blaireau(x)

Nous avons découvert un terrier de blaireaux tout près de chez nous. Leur travail de terraformation est impressionnant : tunnels, cavités et toilettes sèches, un vrai terrain de BMX ! Il se trouve à moins de 500 mètres de notre potager, dans une zone ensauvagée jouxtant la forêt. Autant dire que nous sommes voisins.

Nous n’avons pas d’informations précises sur le nombre de blaireaux habitant ce donjon, mais nous en avons déjà croisé de nuit autour de chez nous, leur présence est donc avérée.

Enquête au potager

Voilà donc qu’hier matin, je me suis rendue compte qu’une des planches avait été un peu retournée. Impossible d’accuser notre chatte, elle préfère la terre à nue ou le paillis léger.

Il s’agissait là d’une planche conçue l’année dernière avec la terre décaissée pour agrandir la cabane. La terre n’étant pas encore assez qualitative à mon goût (extraite à 50cm et plus du sol), j’ai préféré y planter aléatoirement des plantes sans objectif de récolte. Dont des topinambours gentiment donnés par l’un de nos anciens voisins de Balagué.
Ces derniers se sont bien plu malgré le manque d’attention. Je les avais un peu oubliés d’ailleurs, car contrairement aux pommes de terre, il faut les déterrer au dernier moment pour les manger, ils ne supportent pas le stockage à l’air libre.

En m’approchant de plus près, j’ai constaté que la zone où j’avais planté les topinambours avait été donc « visitée ». Et j’y ai même vu un « bol », un petit trou un peu plus profond que les endroits grattés avec une belle crotte dedans 🙂 Pas de doute pour moi, un blaireau est venu !

Le lendemain, curieuse, je retourne sur la planche en question, et là, stupeur et tremblements : le blaireau est revenu et a creusé davantage autour. Les topinambours sont clairement visés, de même que la planche qui avait accueilli les pommes de terre l’année dernière. Supposition : le visiteur aime les tubercule car il n’a pas touché aux échalotes plantées au même endroit.

Bienfaits supposés de notre collaboration

Sachant au final très peu de choses sur les blaireaux, je me suis attardée sur leur page Wikipédia et j’en ai surtout retenu ceci :

Il exploite les prairies (au printemps surtout), puis certaines parcelles agricoles (en été) et les forêts (plutôt en automne). […]

Le blaireau aère et mélange les sols qu’il exploite. Et surtout, il met régulièrement au jour une partie de la « cryptobanque de graines du sol » […].

Le blaireau enrichit également certains sols en nutriments : il marque son territoire par des placettes où il urine, ce qui est une source constamment renouvelée d’azote pour le sol, appréciée par le sureau et d’autres plantes nitrophiles (Orties, Anthrisque des bois, Alliaire officinale, Cardère poilue, Géranium luisant, Cerfeuil enivrant…).
Comme d’autres consommateurs de petits fruits, il en rejette les graines dans ses excréments, ce qui favorise leur germination, leur dissémination et leur diversité génétique. Il augmente ainsi la biodiversité.

Blaireau européen, Wikipédia

En clair, si je le laisse venir à sa guise (et si je devais absolument lui trouver une utilité) :

  • je bénéficierai d’un allié semeur de graines, notamment de petits fruits ;
  • je gagnerai en autonomie d’azote (moins besoin de semer des plantes qui captent l’azote, d’amener du compost ou du fumier) ;
  • je ne diminuerai pas la biodiversité déjà présente : il est un témoin important de la qualité de notre lieu de vie ;
  • j’aurai peut-être la chance de l’observer de plus près 🙂

Alors je le laisse faire et je ne m’ajoute pas une source inutile d’anxiété ? Tout va bien se passer (#YOLO)

Vers un pacte sauvage holistique ?

(Elle en a pas marre de nous pondre un dico à chaque article ?)

La venue du blaireau me donne l’occasion d’éclaircir ce qui me parait évident (les mots ayant leur importance, je vais essayer de les utiliser avec le plus de justesse possible) :

  1. Bien que propriétaires sur le papier, je suis davantage encline à nous considérer comme habitants temporaire de ce lieu ;
  2. Je suis prête à le partager avec la faune et la flore locale, qui, par ailleurs, s’y était établie bien avant notre arrivée ;
  3. Ici, nul nuisible, ravageur ou mauvaise herbe : ce jugement hâtif n’est que l’expression d’un manque de connaissance du système ;
  4. Je ne vois donc aucun problème à ce que d’autres animaux continuent à prélever leur part. Nous plantons dans la forêt et la clairière, nous cueillons de partout : c’est un juste équilibre.

En y réfléchissant un peu, je me sens très proche de l’approche holiste : nous sommes un tout, et je vais tout faire pour ne pas le détruire.

Selon Jan Christiaan Smuts, l’holisme est « la tendance dans la nature à constituer des ensembles qui sont supérieurs à la somme de leurs parties, au travers de l’évolution créatrice« .

Wikipédia ajoute :

En écologie, une approche holiste permet de mieux percevoir les interactions entre les êtres vivants et le reste de l’écosystème dont ils font partie. Un élément ou une entité (molécule, organite, hormone, organe, organisme, superorganisme, population, écosystème, biome etc.) se comprend selon sa position, ses relations et son activité au sein de l’organisme, du paysage ou de la biosphère. Deux principes illustrent l’holisme écologique :

Changer tout élément affecte à terme le système.
Changer le système affecte à terme tout élément.

De ce fait, je ne m’alarme pas plus que ça sur les visites nocturnes du blaireau. Il y aurait pourtant à faire si je décidais de succomber à la colère et à la peur du manque : clôture électrique, chien de garde… et bien pire.

Bien entendu, c’est un peu facile. J’écris tout cela sans avoir perdu la totalité de mes tubercules de l’année, nous ne mourrons pas de faim de sitôt.

Et si cela nous arrivait ? Accepterions-nous pour autant ce rappel à l’ordre ? Nous en reparlerons probablement d’ici la fin de l’année.

11 commentaires

    1. Haha, oui peut-être 😉 mais on aussi des semis de pois chiches qui arrivent ! Quoiqu’il en soit, il est toujours possible de voir le « bon côté des choses », dédicace spéciale à Brian.

    1. C’est un regard qui va nous demander peut-être un peu d’effort au début, mais je pense que nous y gagnerons en sérénité mais aussi en idées nouvelles, qui sait ?!

  1. Bel endroit que celui où vous habitez …

    Le terrier des blaireaux est toujours impressionnant ! Que de terre déplacée, comme quoi il n’y a pas que l’homme qui modifie son environnement, même si le bilan reste en faveur du blaireau par rappor à l’homme car plus soutenable sur le long terme …

    Bonne chance dans tes expérimentations ! Vous n’avez pas eu jusqu’à présent de venues intempestives de sangliers sur votre terrain ? Normalement ils aiment eux aussi les tubercules et savent très bien les repérer 🙂

    1. Bonjour Rubus et merci pour le compliment !
      J’ai aperçu des traces de sangliers plus loin, mais nous ne les voyons jamais…
      On verra s’ils se rapprochent avec la fin de l’été et l’abondance de tubercules par chez nous 🙂

  2. Oh ! Mais tu as publié plein de choses ! Heureusement que tu es passée par chez moi… Feedly n’avait pas daigné m’informer de tes nouveaux articles !

    Comme je ne vis pas du tout en autonomie alimentaire, c’est facile pour moi de dire ça, mais je plussoie ta démarche.
    Ça me fait penser à mon propriétaire, qui l’autre jour nous envoyait un « aimable » texto pour nous ordonner de désherber. Il a eu le toupet de mettre en évidence nos prétendues accointances écologiques, pour expliquer qu’il ne s’agissait pas de balancer des pesticides mais simplement de retirer les « mauvaises herbes » à la main. Heureusement que c’est Mathias qui lui a répondu (très froidement, cela dit) : moi, j’étais bien partie pour lui faire savoir assez sèchement ce que j’en pensais, de l’existence des soit-disant mauvaises herbes 🙂

    1. Héhé, pas facile de faire valoir le non-agir à notre époque…
      Bravo à vous deux pour avoir su lui tenir tête, c’est tellement plus simple de changer de sujet de conversation pour ne pas créer de différent ou de mettre ses convictions dans sa poche, surtout quand on est locataire ! (j’ai un mauvais souvenir de Lyon et du départ de notre dernière location, où l’agence m’avait bien cassé les oreilles au sujet de notre « belle prairie sauvage »).

  3. N’étant pas, pour ma part, limitrophe de forêts mais de champs, j’essaie de cultiver avec mes campagnols ( ou autres bestioles de la même famille….) les talus et plates bandes qui entourent mon jardin.
    Le chat, de petit gabarit, ne chasse que les musaraignes et je ne suis pas grande amatrice des dégâts qu’il fait quand il tente d’éventrer les galeries des mulots.
    J’ai réussi à faire « avec » les limaces, mais là je suis dépassée !
    Soyons holistique : j’arrête le potager ? Bon blaireau et à bientôt😶

    1. Bonjour Bénédicte et merci pour votre commentaire.
      Je serai curieuse de connaître les variétés que les rongeurs préfèrent et celles qu’ils ne touchent pas, ou pas trop. De manière générale, pour développer sa résilience, il faut démultiplier les « paniers » pour répartir ses « oeufs »… Par exemple, pour les limaces, je sais que je peux compter sur le ligneux.
      Quelle superficie cultivez-vous ? Est-ce que vous êtes entourée de jardins « traditionnels » et votre parcelle est devenu le dernier refuge pour ces rongeurs ?
      Pouvez-vous répartir vos sources de cueillette entre les variétés cultivées et les variétés sauvages ?
      Au plaisir de vous lire 🙂

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