Changer notre regard sur le vivant : l’exemple de la fougère aigle

Chaque année, j’assiste impuissante à des écobuages, parfois incontrôlés, visant à détruire de manière systématique et aveugle les zones dites de friche, c’est-à-dire les lisières champs / forêts, où la broussaille reprend ses droits au détriment des graminées comestibles pour le bétail.

Je m’interroge, car, comme souvent, le choix des mots éclaire notre conception de la nature et de la naturalité. Notre relation au vivant est bien souvent violente : destruction par le feu, coupe rase, plante invasive, mauvaise herbe, lutte contre les ravageurs, etc.

Je crois que, par mimétisme, nous reprenons le vocabulaire des autres, et par la même occasion, leurs us et coutumes, sans prendre le temps du recul, de l’analyse et de la compréhension.

Il est un exemple frappant de cette anthropisation de la nature : la déclaration de guerre envers la fougère aigle.

Mise en lumière des interactions de la fougère aigle

Ciel, de la fougère aigle dans notre prairie !
Ciel, de la fougère aigle dans notre prairie !

La page Wikipédia dédiée à la fougère aigle, quoique bien détaillée et relativement neutre, nous offre au chapitre « Rôle écologique » une vision que je trouve assez incomplète. Fort heureusement, on peut trouver d’autres sons de cloche, qui mettent différemment en lumière cette plante sous-estimée :

La fougère aigle […] joue un rôle clé dans l’équilibre du biotope. Elle produit un couvre sol, une litière riche en humus qui se transforme en terre de bruyère noire et légère. Elle limite la compétition grâce à un système rhizomateux dense et des substances toxiques pour les parasites.

Elles colonisent des zones brûlées par le soleil au sol, déstructuré et instable, mais riche en eau. Elles protègent ainsi ces sols de l’évaporation et facilite la régénération d’un sol perturbé. La litière de fougère est un activateur de germination et accueille une foule de micro-organismes et d’invertébrés, comme les orvets.

Natacha Leroux, Le biotope du châtaignier et la fougère aigle

L’acharnement à son encontre serait-elle donc une preuve de plus dans notre mécompréhension du vivant ? Car, comme souvent, cette plante, si coriace est-elle, s’inscrit dans un biotope et profite à d’autres végétaux :

Leur fronde, la feuille en forme d’aile, en s’appuyant sur les branches d’un arbre, décharge une partie de son poids. […]

En échange, l’arbre bénéficie de l’important feuillage de la fougère aigle qui abrite son sol des UVs brûlants et limite l’évaporation […].

Natacha Leroux, Les fougères, des plantes primitives

Histoire de notre clairière

Notre clairière porte encore les stigmates d’un combat contre l’enfrichement et nous révèle par la même occasion son histoire.

De nombreux arbres sont noircis à leur base, des souches de noisetiers ont également été brûlées et nous pouvons observer au milieu de celle-ci des zones où le sol reste encore nu et noir.

Souche de noisetier brûlée accompagnée de fougère aigle et de ronce
Souche de noisetier brûlée accompagnée de fougère aigle et de ronce

Notre clairière était donc il y a encore quelques années une jeune forêt, enfant de la déprise agricole, avant de connaître de nouveau un « changement de destination » et une mise en feu.

Sur ce sol en transition, soudainement mis en lumière, certaines plantes ont su tirer leur épingle du jeu plus vite que d’autres, notamment la fougère aigle.

En arrivant sur notre nouveau terrain, j’ai commencé à reproduire les gestes des vieux : j’ai voulu « entretenir » notre prairie en arrachant presque systématiquement les pousses de fougère. Et puis j’ai commencé à m’interroger sur ce geste, qui paraissait si anodin et qui pourtant, portait déjà en lui les prémices d’une certaine forme de destruction.

Plusieurs raisons motivaient ce geste :

  • nous souhaitions avoir un espace dégagé visuellement autour de la cabane et de la grange – sous-entendu où la végétation ne dépasse pas 30 cm de haut ;
  • nous souhaitions conserver les espaces ouverts déjà existants ;
  • nous souhaitions éventuellement en rouvrir progressivement d’autres, en vue de planter des arbres fruitiers.

À ce jour, je n’ai pas encore trouvé une solution qui me convienne parfaitement car, même si je n’ai plus le souhait de passer du temps et de l’énergie dans une tâche qui altère le processus de régénération de notre sol, j’en conviens que le dégagement autour de notre lieu de vie est pour le moment toujours une de nos priorités.

Ceci explique peut-être pourquoi je suis passée progressivement d’une vision destructrice à une vision utilitariste.

Les refus de notre âne en pension, dont la fougère aigle, sont fauchés, une partie est laissée sur place pour que se poursuive le processus de régénération, une autre partie me sert au jardin.

La fougère aigle au jardin

La fougère poussant spontanément un peu de partout, j’y ai trouvé plusieurs avantages.

En la laissant pousser :

  • Sa rapidité de croissance et sa taille en fait un support particulièrement intéressant pour les cultures en hauteur comme les petits pois et les haricots grimpants ;
  • Au plus fort de l’été, ses frondes servent d’ombrières et protègent les plantes de la canicule.

En la fauchant :

  • Je peux l’utiliser en paillis léger directement sur mes semis (dans les endroits dépourvus de fougère, sinon, je sème entre les plants de fougère, c’est encore moins de travail) ;
  • Ou alors en paillis plus épais, comme par exemple sur mes nouvelles planches ou sur les planches à patates que je laisse en terre.

Je suis consciente d’utiliser la fougère aigle et non pas de la laisser s’exprimer librement sans intervention. Mais je crois aussi sincèrement que cette phase est la transition vers une intégration plus large de la fougère et de la friche dans notre lieu de vie. Après tout, il existe de multiples formes de cultures alternatives comme la futaie jardinée ou les jardins-forêt, pourquoi ne pas envisager la friche jardinée ou l’agroforesterie ?

Pour aller plus loin : l’agroforesterie

Je ne suis pas la seule à être dépitée face aux écobuages de notre région, même la profession agricole commence à remettre en question cette pratique ancestrale qui déséquilibre notre lieu de vie. Ainsi, Loïc Defaut, éleveur de brebis en Ariège, a progressivement changé sa manière de gérer les friches. Au bout de 20 ans, il s’est rendu compte que le résultat de ses expérimentations portait un nom : l’agroforesterie. Son témoignage, même s’il évoque la disparition de la fougère aigle au profit de pâturages pour ses bêtes, est une vraie bouffée d’air dans la vision agricole dominante :

En débroussaillant mes terres, j’ai remarqué que la friche recule beaucoup plus vite là où il y a des arbres que là où il n’y en a pas. J’ai aussi constaté qu’en période sèche l’ombre des arbres conserve l’humidité du sol et évite le dessèchement de l’herbe par le soleil. À proximité des arbres, la prairie est encore bien verte, alors qu’elle est totalement sèche partout ailleurs. De même, au printemps, la pousse de l’herbe est plus précoce sous les arbres. De plus, au pied de certaines essences comme les frênes, la qualité floristique s’améliore plus rapidement qu’au beau milieu d’une vaste prairie. Les bêtes se plaisent donc mieux à pâturer dans les zones clairsemées d’arbres.

C’est pour cela que j’ai décidé, il y a déjà quinze ans, de favoriser la pousse des arbres partout où c’est possible, l’objectif à terme étant de constituer des bois clairs sur tous les parcours de mes bêtes, et de mettre en place un bocage pour les prés de fauche. J’utilise également des ânes et des chevaux pour faire disparaître les refus après le pacage des brebis et améliorer l’appétence et la diversité des herbages. La conjugaison du débroussaillage mécanique, du pacage, et de la mise en place de bois clairs est le moyen le plus efficace que je connaisse pour reconquérir les landes dans les pentes. Bien entendu, cela s’inscrit dans un processus long ; les arbres ne poussent pas en un jour, le pacage s’améliore lentement…

Loïc Defaut, Lettre ouverte à madame le préfet de l’Ariège au sujet du débat annoncé sur la pratique de l’écobuage (mars 2017)

Parmi les différentes pistes agroforestières qui m’occupent l’esprit, l’une d’elle me parle particulièrement : j’aimerai profiter de l’effet de lisière en aménageant avec douceur la bordure de notre clairière. Les zones mixtes de ronces et de fougère aigle pourraient par exemple être mises à profit pour faire grandir des arbres fruitiers : les épines de la ronce protégeront les jeunes arbres de l’assaut des herbivores tandis que la fougère aigle apportera une ombre bienfaitrice à leur développement. Natacha développe avec beaucoup de bon sens la culture avec la ronce, pourquoi pas y intégrer la fougère aigle ?

Sous ses airs de jungle impénétrable se cache en réalité une pépinière à jeunes arbres, bien cachés par la masse des fougères aigle et des ronces
Sous ses airs de jungle impénétrable se cache en réalité une pépinière à jeunes arbres, bien cachés par la masse des fougères aigle et des ronces

Sur le chemin de la friche

Je crois que la question fondamentale sous-jacente à toutes ces pratiques est : dans quelle mesure souhaitons-nous que la prairie soit reconquise par la forêt ?

Si nous souhaitons réellement conserver ces espaces « ouverts », cela se fera au prix de la mécanisation (faux, débroussailleuse) ou d’animaux d’entretien. Du temps, de l’énergie. C’est pourquoi je penche de plus en plus pour un plan raisonnable d’occupation de notre terrain (la formule fait très « technocrate » mais je la trouve assez représentative de mon état d’esprit actuel), où les lieux dégagés seront judicieusement placés (mise en valeur de l’horizon lointain, de la végétation des alentours, …), et certains autres laissés à eux-même, et donc à la beauté de la naturalité.

J’espère ainsi trouver une relation apaisée avec la friche, où la fougère aigle et ses consœurs mal-aimées pourront tout simplement être.

La beauté du végétal
La beauté du végétal

La friche obéit ainsi à elle-même et non à l’intelligence dominatrice des hommes. Elle inspire le sauvage, à l’heure où nous en manquons tellement, dans un monde qui s’aseptise et se sécurise quotidiennement.

Yoann de la ferme Les Demains dans la Terre, Les friches, derniers espaces naturels de France en voie de disparition (juillet 2015)
3 zones : au premier plan le potager, puis la friche, puis la forêt
3 zones : au premier plan le potager, puis la friche, puis la forêt

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