Cervin par l’Arrête du Lion

Pierre et moi sommes sur un parking de Cervinia, dans les Alpes italiennes. C’est notre « bivouac » avant de partir pour le sommet du Cervin (4 478 m). Nous revenons du Gran Paradiso (4 061 m) où nous nous sommes acclimatés.

Cervin depuis le parking de Cervinia

La nuit ne sera pas vraiment de tout repos : les vacances battent leur plein en ce mois d’août, et les jeunes vacanciers font la fête tout près de nous. Alors, dans mon sac de couchage, des bouchons dans les oreilles, je regarde les quelques lampes frontales qui dansent sur l’arrête du Lion. Celle-là même que nous allons emprunter dans quelques heures. Plus je regarde cette montagne, plus elle m’effraie. Je tente de dormir un peu.

Minuit, le réveil sonne, c’est pour nous l’heure du départ. Pas un mot entre Pierre et moi : on a tout les deux passé une sale nuit et les affaires sont déjà prêtes depuis la veille. Un peu de gâteau « Savane » et c’est parti. Il fait bon et c’est agréable de marcher de nuit. Pierre semble fatigué : il traîne un virus depuis plusieurs jours et n’est pas en forme. Malgré tout, on avance à bonne allure et sur le bon chemin. Nous passons le refuge Duc des Abruzzes à l’Oriondé et continuons notre route pour atteindre le pied de la montagne.

Nous sommes maintenant face au glacier du Lion. Il y a là deux itinéraires possibles : l’un le contourne par le haut, l’autre longe la rimaye pour ensuite monter tout droit en direction du Col du Lion. Mais cette seconde solution est très exposée aux chutes de pierres et le glacier est suspendu au-dessus d’une barre rocheuse. Ma précipitation nous fait partir sur cette route peu engageante… Après vingt bonnes minutes passées sur le glacier, nous prenons conscience de mon erreur. Je regrette mon empressement qui aura fait perdre à Pierre une énergie précieuse. Je sais qu’il est malade et qu’il donne tout. Il ne m’en veut pas et nous faisons demi-tour pour reprendre le bon chemin.

De nuit et sans connaître le lieu, nous cherchons les cairns pour nous orienter. Au fil du temps et grâce à nos bonnes décisions, nous atteignons le Col du Lion (3 577 m). Nous avançons sur la Dalle Seilerplatte et les premières cordes fixes font leur apparition. Nous les suivons pour atteindre la Cheminée. C’est le tournant de l’histoire. Face à nous, une corde fixe verticale de cinq mètres. Pierre décide d’arrêter. Il est dans le dur depuis Cervinia et ne veut pas risquer le pire en tentant le sommet. Je le comprends et ne le force pas à continuer. Pierre m’encourage à y aller seul, car il n’est que cinq heures du matin, j’ai tout le temps devant moi. J’enlève tout ce qui m’est inutile et récupère notre corde. Dix minutes plus tard, je m’engage pour faire le Cervin en solo pendant que Pierre m’attend au col.

La Cheminée passée, je me retrouve à la cabane Jean-Antoine Carrel (3 825 m). Je continue mon chemin et prend la direction de la Crête de Coq. C’est pour le moment sans trop de difficulté, bien que je sois constamment concentré pour ne pas chuter. Le vide fait partie intégrante de cette ascension, et sans corde pour m’assurer, le faux-pas serait un aller simple pour le cimetière. Je vérifie donc chaque pierre, chaque prise, avant de m’y fier pour me hisser plus haut.

Je suis maintenant au Mauvais pas. Après avoir repéré plusieurs passages possibles, je décide de grimper dans un petit dièdre de quatre ou cinq mètres de haut. C’est très exposé mais le rocher est bon alors je peux escalader prudemment. C’est une libération d’atteindre le haut du dièdre, je suis davantage confiant pour la suite de mon ascension. Pendant une seconde, je me questionne : « Comment vais-je dés-escalader ce passage ? »

Dièdre

S’en suit une superbe course d’arête pour rejoindre le Pic Tyndall (4 245 m). Cet endroit est magnifique. J’ai suffisamment confiance en moi pour avancer sereinement. Le pic atteint, je dois maintenant redescendre un peu pour rejoindre le Col Félicité Enjambée. Un alpiniste assure son compagnon de cordée pour la dés-escalade. En regardant d’un peu plus près la paroi, je décide d’y aller sans m’assurer. Je suis le seul aujourd’hui à tenter l’ascension en solo alors la plupart des alpinistes que je croise me laisse passer et m’encourage. Je me sens beaucoup moins seul grâce à ces petites attentions.

Cervin depuis le col de Félicité Enjambée

Quelques pas délicats passés et je suis au pied du Cervin. Encore 300 mètres à gravir, mais vu d’ici, l’ascension a l’air bien plus technique que tout ce que j’ai déjà parcouru jusqu’à maintenant. Certaines pierres sont totalement recouvertes de glace, rendant la progression périlleuse. Je regrette d’avoir laissé mes crampons au Col du Lion, pensant ne pas en avoir besoin. Mais pas le temps de réfléchir, un vent froid souffle et je suis dans l’ombre. Je grimpe jusqu’à la corde Pirovano, une longue chaîne métallique fixe qui permet de franchir un passage très délicat. En haut de cette chaîne, plus que quelques mètres à parcourir.

Au sommet du Cervin, mes nerfs lâchent, je pleure sans raison. Je relâche la pression, cette concentration permanente qu’il m’a fallu pour le gravir. Je profite de ce moment, seul, non loin de la croix mythique du Cervin. Je suis bien ici, loin de l’agitation de la petite ville de Cervinia, qui me paraît très loin. Je pense à Pierre, mon compagnon de cordée qui est resté en bas, j’aurais aimé qu’il soit là. Cela fait déjà 3h30 que je l’ai quitté, il est grand temps pour moi de redescendre.

Petit bonus pour les lecteurs assidus :

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